LE NOUVEL AGE

Cet article est paru dans la revue Accueil-Rencontre du Centre de Préparation au Mariage qui consacrait un n° spécial au mouvement du Nouvel Age : "Questions autour du nouvel-âge" (N°145, 1992).  J'avais été invité à participer à ce dossier en tant qu'acteur dans ce mouvement. Bien que celui-ci soit aujourd'hui terminé sous sa forme initiale de mouvement de transformation de la conscience, il a marqué, comme il était dans sa mission de le faire, notre société. Il a préparé le terrain pour une nouvelle étape dans l'évolution, étape qui se dessine de plus en plus. Les idéaux qui l'animaient sont toujours présents et se manifestent sous de nouvelles formes. 

Le Nouvel-Age

Durant l’année 1991, de nombreux journaux et magazines ont consacré ne serait-ce que quelques lignes à ce qu’il est convenu d’appeler le "Nouvel Age", le "New Age" disent certains journalistes sur un ton de dérision, pour rappeler certainement que ce mouvement prend ses origines aux Etats-Unis, en Californie plus exactement. La télévision elle-même s’est emparée du phénomène, témoins l’émission de Christine Ockrent "Carnets de Route" ou le débat chez Christophe Dechavanne à "Ciel mon Mardi". Et l’année 1992 démarre avec un dossier consacré à la question dans l’Evènement du Jeudi. Il est rare, cependant, que ces informations nous soient présentées avec sympathie, sinon compréhension. En général, le mouvement est tourné en dérision et on insiste plus sur les manifestations spectaculaires et folkloriques que sur les véritables expressions de l’esprit qui l’anime ; pas plus que l’on se penche sur les raisons qui en sont à l’origine. A cet égard, le livre du Père Jean VERNETTE, délégué de l’épiscopat pour les questions concernant les sectes et les nouveaux phénomènes religieux, se veut une approche lucide et sérieuse du Nouvel Age et sans vraiment en rejeter toutes les manifestations, il montre le défi ainsi lancé au Christianisme (Le Nouvel Age, A l’aube de l’ère du Verseau).

Car loin d’être une mode, avec toute la superficialité et l’éphémère que cela comporte, le Nouvel Age est avant tout l’expression d’un besoin profondément spirituel et religieux (non dans un sens "institutionnel", mais dans le sens originel de "relier"), besoin essentiel bafoué par le monde moderne. Face à la faillite des systèmes, quels qu’ils soient, de droite comme de gauche, face aux dogmatismes religieux, de plus en plus nombreux sont ceux qui veulent sortir des vieux moules et faire émerger les vraies valeurs qui sont au plus profond d’eux-mêmes et qui ont été occultées jusqu’à présent. En fait, ces valeurs ont toujours existé, sous des formes diverses, dans toutes les cultures. Alors pourquoi parle-t-on d’un Nouvel Age ? 

Pourquoi parle-t-on d'un Nouvel-Age ?

Sans entrer dans les détails, il faut savoir que selon certains calculs astronomiques - liés à un phénomène appelé la précession des équinoxes - l’humanité change d’ère tous les 2000 ans environ. Nous serions précisément à l’aube d’une ère nouvelle, l’Ere du Verseau alors que l’Ere des Poissons s’achève. Lorsqu’une ère se termine, ses formes et ses valeurs deviennent obsolètes, se vident de leur sens comme des coquilles vides et laissent progressivement la place aux énergies de l’ère nouvelle.

Les valeurs du Verseau

Les vérités éternelles demandent des formes nouvelles, de nouveaux modes de comportement pour que l’humanité puisse passer à un nouveau stade de son évolution. Ce processus se fait durant la période de transition qui dure environ 200 ans. Ce qui revient à dire que déjà les valeurs du Verseau imprègne l’inconscient collectif : fraternité, universalité, conscience planétaire et écologique, sentiment d’appartenir à un grand Tout dont nous sommes chacun l’une des parties font des "enfants du Verseau" - pour reprendre le titre du livre culte de Marilyn Ferguson - des citoyens de l’Univers. Cela implique de vivre autrement, d’incarner l’Esprit dans la vie quotidienne, et non plus simplement d’en parler - ce qui ne veut pas dire que les adeptes du Nouvel Age incarne cette dimension ; mais il apparaît que tel est clairement leur but et qu’ils se donnent les moyens pour y arriver. Le Nouvel Age est donc marqué très profondément par le désir de se démarquer du matérialisme et de trouver des voies spirituelles d’expression, où la prière, la méditation, le recueillement, jouent un rôle important. Car nous ne sommes pas seulement un corps mais surtout une âme qui habite un corps -des corps, pourrait-on dire, si l’on veut être plus proche de la vision ésotérique véhiculée par le Nouvel Age. 

Puiser à toutes les sources

A ce propos, l’un des reproches essentiels qui lui est fait est le syncrétisme, c’est-à-dire qu’il puise dans tous les ésotérismes, dans toutes les religions -surtout orientales telles le bouddhisme et l’hindouisme, mais aussi occidentales et chrétiennes (pour lui, l’ère nouvelle serait la "seconde venue du Christ"), faisant ainsi un amalgame sans aller réellement au fond de la spécificité de chacun de ces enseignements. Cela est certainement vrai dans les dérapages inévitables qui accompagnent le phénomène et qui lui sont en fait extérieurs ; mais c’est précisément sur ces épiphénomènes, souvent spectaculaires, qu’insistent les médias et les détracteurs. Ces derniers n’y voient que désir de fuite dans le merveilleux qui exclue tout forme de responsabilité et de discipline, ou volonté de profiter de ce besoin de renouveau spirituel plus ou moins naïf pour affirmer un pouvoir psychologique ou tirer un profit commercial. De là toutes les sectes, les pseudo gourous, les affaires juteuses sur tous les colifichets et les gadgets "new age". Mais si l’on désire être plus objectif, il suffit de rencontrer les acteurs authentiques ou de lire leurs livres et leurs témoignages pour se rendre compte de l’authenticité de leur quête.

Travail sur soi

Quoi qu’il en soit, l’émergence de ce nouveau "paradigme", de cette nouvelle vision du monde, s’accompagne d’un travail sur soi qui permet ainsi de mieux se connaître, de mieux se libérer des vieilles contraintes culturelles qui constituent autant d’entraves à une meilleure expression de soi. Ceci explique la prolifération de techniques de "développement personnel" qui visent toutes à cette transformation de la conscience : psychothérapies diverses (rebirth, psychologie transpersonnelle, psychologie des profondeurs de type jungien, psychosynthèse...), techniques de travail corporel ( polarité, massage métamorphique...) ou mental (programmation neurolinguistique par exemple). Ce travail d’intégration de la personnalité"permet de se recentrer, de se réajuster au niveau physique, émotionnel et mental pour pouvoir être mieux à même d’apprendre à vivre en fonction des valeurs du moi essentiel et non plus du moi existentiel. Les valeurs de ce dernier sont fondées sur la peur, le besoin d’affirmation de soi, la compétitivité, la réussite sociale qui ont pour conséquence l’exclusivisme, la haine, la guerre, l’intolérance... ; bref elles sont fonction du système socio-culturel dans lequel nous vivons et son véhicule est l’ego. Les valeurs du moi essentiel sont reliées à l’amour, la confiance, la réalisation de soi sur un plan spirituel. Une telle attitude favorise le partage, la tolérance, l’inclusivisme, le sentiment de fraternité universelle où tous les hommes, quelles que soient la couleur de leur peau, leur race ou leur religion sont des fils de Dieu. Son véhicule est la conscience, qui a des noms différents suivant le mode philosophique choisi - âme, Soi, Etre essentiel, etc.-, mais tous recouvrent finalement, au-delà des mots, la même réalité. 

Messages et vues spirituelles du Nouvel-Age

Le Nouvel Age, dans son essence, est précisément le cheminement qui permet d’atteindre cet état de conscience et d’amener ainsi la paix sur la terre, le royaume de Dieu sur la terre. Aussi n’est-il pas étonnant d’y voir figurer, parmi ses précurseurs, le Christ lui-même, un Christ qui ne serait pas seulement l’unique incarnation de Dieu mais Celui qui a su réaliser cette conscience et montrer à chacun le chemin à suivre pour devenir à son tour le Fils de Dieu. Et, à côté du Christ, nous pouvons également trouver des figures comme celles du Bouddha ou de Krishna. Pour le Nouvel Age, toutes les spiritualités sont autant de chemins qui mènent au sommet de la montagne où, d’un point de vue unique, il est possible d’embrasser l’univers tout entier. Chacun est libre de choisir la voie qui correspond le mieux à son tempérament et à ses aspirations sans pour autant rejeter les autres qu’il considère avec le même amour. Amalgame, syncrétisme, s’empresseront de s’écrier certains ; non, message d’espoir et d’amour, synthèse des énergies (la synthèse est l’un des mots clés du Verseau), diront ceux qui sont concernés. La liste serait longue des écrivains, des artistes, des penseurs de tous les temps et de tous les pays, qui pourraient figurer dans le bréviaire du Nouvel Age, la plupart ne s’étant jamais réclamés d’une telle appartenance si tant est qu’une telle étiquette ait existé à leur époque. Parmi les Chrétiens, citons principalement le Père Henri Le Saux, bénédictin, le Père Thomas Merton, trappiste et le Père Teilhard de Chardin, jésuite.

Communautés du Nouvel-Age

Il existe des lieux typiquement Nouvel Age où des individus apprennent à vivre ensemble et à expérimenter au quotidien toutes les valeurs que nous avons énoncées. Cela ne veut pas dire que tout est résolu comme par enchantement et que les conflits que nous connaissons chacun sont résorbés ; bien au contraire, ils sont exacerbés. Ce qui caractérise en fait de tels endroits est l’engagement, la foi et le désir d’atteindre la transformation dans l’amour et la compassion et d’accepter consciemment les conflits qui émergent pour mieux les dépasser. Le plus connu, en Europe, est la communauté de Findhorn, au Nord de l’Ecosse, fondée en 1962 par Peter et Eileen Caddy et qui comprend à l’heure actuelle pas loin de 300 personnes réparties sur différents sites. Cette communauté a vu, depuis sa fondation, défiler des milliers d’individus venant du monde entier, désireux d’expérimenter cette dynamique de vie qui s’y est développée. Par la suite, d’autres groupes se sont constitués dans le même esprit un peu partout dans le monde entier, certains en France, chacun avec sa spécificité propre.

Le Nouvel-Age se veut une étape

Cependant, du point de vue qui nous intéresse, le Nouvel Age n’est pas uniquement le fait de certaines personnes qui véhiculent ouvertement son message. Si on le considère non pas seulement comme un phénomène de mode, mais comme une étape de notre civilisation, il est l’affaire de tous et il n’est plus nécessaire de lui coller cette étiquette. A l’heure actuelle, il n’est pas un milieu qui ne soit traversé peu ou prou, plus ou moins consciemment, par ses idéaux : la médecine, les sciences (voir, entre autres, la Gnose de Princeton ou le colloque de Cordoue "Science et Conscience"), l’éducation, la politique, etc. Dans chacun de ces domaines, nous pourrions citer des hommes et des femmes ou des groupes qui intègrent son message sans pour autant parler du Nouvel Age en tant que tel. Et chaque religion "établie" voit en son sein des tentatives qui vont dans le même sens et serait certainement étonnée d’apprendre qu’elle aussi est dans cette mouvance qui est finalement plus un état d’esprit qu’une adhésion à des principes clairement et dogmatiquement établis. Sans doute pouvons-nous y voir une confirmation de la prophétie de Malraux qui disait que le 21ème siècle serait spirituel ou ne serait pas.

En conclusion

Pour terminer, on peut dire que le message du Nouvel Age n’est en fait rien d’autre que la volonté de vivre à tous les niveaux de notre vie, sans compromission, le "nouvel homme" dont il est parlé dans les Ecritures. Historiquement, on trouve sans doute là l’explication de tout ce qui se passe dans le monde à l’heure actuelle. C’est pour avoir renié, occulté, perverti, cette vérité essentielle qui donne réellement un sens à l’incarnation que le monde se trouve dans l’impasse que nous connaissons. Le Nouvel Age -mais pourquoi continuer à l’appeler ainsi, puisqu’il est l’affaire de tout le monde-, malgré toutes les déviations qui l’habitent comme ans tout mouvement de pensée, se veut avant tout porteur d’un espoir nouveau pour accomplir l’Amour dont parle saint Paul dans l’Epître aux Corinthiens.

SAMUEL DJIAN-GUTENBERG

Groupe de Lucinges

18 janvier 1992

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