VIVRE AVEC SON TEMPS :

LE « NOUVEL ÂGE » (1)

 

Interview de Samuel Djian par Olivier Clouzot

 

En guise d'introduction

 

Cette interview date de 1998, alors que je résidais encore à Lucinges (Haute-Savoie) où, avec d'autres chercheurs, j'avais participé à la fondation, en 1985, du Groupe de Lucinges dont l'histoire reste encore à écrire.

 

Le Groupe de Lucinges s'était donné pour vocation d'être "un groupe de recherche et d'expérimentation pour une nouvelle conscience". Dans les locaux que nous avions acquis, nous avons proposé, pendant une quinzaine d'années, de nombreux séminaires dans différentes disciplines de développement personnel comme on dit aujourd'hui (dont des séminaires en astrologie que j'animais dans l'esprit de ce que nous vivions) et d'autres stages qui étaient plus l'expression du travail que le Groupe faisait ("semaine d'expérience", "passage d'une année à l'autre"...). Parallèlement, nous vivions ensemble une vie de groupe, soit que nous demeurions dans les bâtiments du Groupe, soit que nous vivions non loin dans des chalets individuels, ce qui, en bon uranien, était mon cas.

 

Nous nous situions dans la mouvance du mouvement dit du "Nouvel Age" si mal compris, malgré ou à cause de ses déviances , par les tenants de l'"idéologie dominante" (qui elle est, bien sûr, exempte de déviances) de droite comme de gauche, relayée par des mass medias tout à sa dévotion. La plupart d'entre nous avaient fait un ou plusieurs séjours en Ecosse, à la communauté de Findhorn, qui constituait une sorte de modèle. Nous voulions être le Findhorn français !

 

Ce fut une formidable aventure que de vivre cette expérience qui correspondait à la quête d'une nouvelle conscience et au désir de mettre en place de nouvelles formes de relation. L'époque était propice et l'émergence du mouvement du Nouvel Age était porteur de grandes espérances. J'avais quitté Paris pour m'embarquer dans cette aventure qui s'inscrivait dans la continuité de ma recherche personnelle. Une nouvelle fois, dans ma vie, j'opérais une rupture radicale pour démarrer, d'une certaine manière, quelque chose de nouveau et je n'avais pas hésité une seule seconde pour le faire : alors qu'à Paris ma "carrière" d'astrologue était au plus haut, mon cabinet de consultations fonctionnait à plein, mes ateliers et séminaires à l'Espace Bleu et ailleurs, également, je préférais partir pour m'investir pleinement dans cette nouvelle expérience. Pour moi, il s'agissait de vivre réellement et concrètement mes idéaux ; mettre en pratique la quête dans de nouvelles formes d'expression me semblait infiniment plus riche que de continuer à vivre sur un acquis, certes profond et gratifiant, mais qui, d'un point de vue d'évolution ne m'apportait pas tout ce que recherchais. Je quittais donc le confort relatif d'un astrologue "établi" (relatif parce qu'il s'agissait malgré tout d'une profession déjà "marginale" par rapport à ma socio-culture  et ma formation d'origine et je la vivais également comme une aventure merveilleuse. Où que je sois, ce sentiment m'habite toujours) et "reconnu" pour me lancer dans ce nouvel inconnu.

 

En 1998, au moment de l'interview, je vivais encore à Lucinges, mais le Groupe avait terminé sa course. Pour différentes raisons auxquelles cette interview fait plus ou moins allusion. Le regard que je portais alors sur cette aventure et le mouvement du Nouvel Age dans lequel elle s'inscrivait demanderait aujourd'hui à être nuancé mais, pour l'essentiel, garde toujours sa valeur. Il est dans mes projets de témoigner un jour sur cette étape de mon vécu intimement liée à celui d'innombrables personnes, en France comme de par le monde, portées par un idéal commun. Cette interview peut constituer le premier élément de ce témoignage.

 

Elle a été enregistrée à Genève par mon ami Olivier Clouzot, également chercheur et enseignant, pour la revue Études Holistiques, revue des Services Educatifs de Recouvrance qu'il a créée. Olivier est l'auteur de nombreux ouvrages et je recommande particulièrement son livre "Eveil et Verticalité" (Le Souffle d'Or), analyse fine et profonde des différents niveaux de conscience.

 

Paris novembre 2003

 

 

 

 

VIVRE AVEC SON TEMPS :

LE « NOUVEL ÂGE » (1)

 

Interview de Samuel Djian par Olivier Clouzot

 

 

Samuel Djian, né en 1948 (Verseau, ascendant Bélier), est un astrologue qui a travaillé avec Germaine Holley et Dane Rudhyar, après avoir obtenu une licence en droit et été diplômé de Sciences Politiques et d’une école parisienne de journalisme. Il a été l’un des membres fondateurs de la communauté nouvel âge de Lucinges, en Haute-Savoie. Il a créé en 1995 une école d’astrologie humaniste et transpersonnelle, le Centre d’Etudes et de Recherches Transpersonnelles, qui donne une formation sur quatre ans visant à former une nouvelle génération d’astrologues prenant en compte une vision holistique de l’évolution humaine, et qui diffuse également des cours par correspondance sur cette connaissance.

 

 

 

Olivier : En novembre 1998, il y a eu sur Antenne 2 une émission de qualité sur le New Age, le « Nouvel Âge », émission qui avait une certaine valeur pédagogique et qui m’a donné envie de réunir d’autres informations sur cette question. J’ai trouvé un petit livre extrêmement bien fait d’un point de vue historique et sociologique, « L’idéologie du New Age », de Michel Lacroix, mais écrit par quelqu’un qui n’a, semble-t-il, aucune expérience des choses dont il parle parce qu’il reste à l’extérieur…

 

Samuel : Oui, c’est son problème, et celui de tous les sociologues qui étudient ce genre de phénomènes en refusant de les comprendre aussi de l’intérieur, à travers une expérience vécue.

 

Olivier : Alors, je me suis dit qu’il était nécessaire d’avoir recours à des gens capables d’être à la fois des théoriciens et des praticiens de ce dont ils parlent… et j’ai pensé à toi qui vis avec ton temps, et qui as une grande expérience du Nouvel Âge. Qu’est-ce que ce courant représente pour toi, et quelle est l’expérience que tu en as ? Comment as-tu reçu cette idée pour la première fois, comment l’as-tu perçue, et comment as-tu commencé à naviguer dans ce mouvement ?

 

Samuel : C’était à la fin des années soixante, après 1968, grâce à la revue « Actuel » dans laquelle il y avait une rubrique que j’aimais bien, « la rubrique de la Hyène », qui recensait tous les livres qui sortaient aux Etats-Unis, et un peu partout, sur la contre-culture, le mouvement hippie, etc. Il y avait des gens, comme Alan Watts, qui s’intéressaient à cette mouvance, qui s’est appelée, entre autres, le « nouvel âge » par la suite, mais qui m’a tout de suite passionné, parce que c’était un mouvement qui était très dynamique, foisonnant, créatif. Très rapidement, j’en ai fait partie, parce que je suis allé en Californie pour rencontrer Dane Rudhyar, et que j’ai eu beaucoup de contacts avec des personnes appartenant à ce mouvement-là. Ça me parlait, j’étais toujours bien avec eux…

 

Olivier : Est-ce que cela était indépendant de ce que tu faisais en Astrologie, ou est-ce que Rudhyar lui-même était dans ce mouvement ?

 

Samuel : Dane Rudhyar était déjà lié à cette mouvance dont il était considéré comme l’un des prophètes parce qu’il avait écrit notamment « Un nouvel homme pour un nouvel âge ». Des gens de toutes sortes venaient le voir, les gens d’Esalen en particulier, des gens qui mangeaient végétarien, macrobiotique, des gens qui méditaient, qui étaient intéressés par le yoga, l’Hindouisme ou le Bouddhisme. Tout le monde que j’ai rencontré aux Etats-Unis était là-dedans. Et quand je suis rentré des Etats-Unis, c’était pour aller en Ecosse, à Findhorn, qui était considéré comme une des communautés « culte » du Nouvel Âge, peut-on dire, puisque elle avait été créée en 1962 et que les américains de la contre-culture qui en avaient entendu parler étaient venus y séjourner. Quand j’y suis allé moi-même, j’ai vu effectivement des personnes qui essayaient de vivre quelque chose de nouveau, de mettre en pratique de nouvelles valeurs.

 

Olivier : C’était en quelle année ?

 

Samuel : En 1983.

 

Olivier : Depuis 1962, la communauté existait ?

 

Samuel : Elle avait commencé avec une quinzaine de personnes, mais quand je m’y trouvais, ils étaient trois cents. Il y avait là-bas -  et il y a toujours d’ailleurs  - une sorte d’université du Nouvel Âge pour rassembler des connaissances relatives à ce qu’est l’expérience d’un lieu de vie nouvel âge. C’est donc là-dessus que je me suis branché, et quand je suis revenu à Paris, j’ai cherché à rencontrer des gens qui étaient allé à Findhorn et qui avaient la même expérience que moi. J’ai rencontré Yves Michel en particulier, l’actuel directeur des Editions du Souffle d’Or, qui était à Chamarande à l’époque ; nous étions tous les deux originaires de la même région, lui de Vesoul, moi de Besançon, et nous nous sommes liés d’amitié. Et j’ai fait partie d’un mouvement qui s’appelait « éveil à la conscience planétaire », qui était un groupement de personnes d’horizons divers intéressés par le nouvel âge. Je me suis affilié ensuite à un autre mouvement, « Synergies francophones », qui regroupait des individus et des associations qui travaillaient dans le domaine du nouvel âge et qui se rencontraient régulièrement pour partager leurs connaissances, leurs recherches, pour vivre et partager des moments ensemble. C’est à cette occasion que j’ai rencontré Georges Sontag qui m’a parlé de son projet de communauté nouvel âge à Lucinges. Alors, j’ai tout laissé tomber à Paris, et je suis venu m’installer à Lucinges – c’était en 1986.

 

Olivier : L’expérience de Findhorn avait été suffisamment positive pour toi pour que tu puisses ainsi désirer participer à la fondation d’un autre centre nouvel âge ?

 

Samuel : Oh oui ! C’était une époque où je me sentais transporté par l’idée de changer le monde de cette manière-là. Parce qu’avant, j’avais des engagements politiques, comme tu sais, et je me rendais compte que mon côté révolutionnaire n’était pas satisfait car les révolutionnaires émettaient de belles théories pour changer le monde, mais ils ne faisaient rien pour se transformer eux-mêmes. Ce que la contre-culture et le mouvement Nouvel Âge ont eu de positif, c’est qu’ils disaient qu’il fallait « travailler » sur soi-même afin de transformer le monde, et que le monde ne changerait pas sans le changement des consciences – c’est ce que disaient aussi certaines traditions spirituelles millénaires, mais avec le nouvel âge, cela touchait tout d’un coup des milliers de gens. C’est une idée fondamentale, essentielle du Nouvel Âge, mais un type comme Lacroix que tu citais tout à l’heure, je ne crois pas qu’il l’ait comprise…

 

Olivier : Et pourtant il cite une phrase de Graf von Dürckheim : « Nous pratiquons la méditation pour que, là où nous sommes assis, le monde soit un peu plus en ordre ».

 

Samuel : C’est une très belle phrase. Dürckheim n’était pas spécifiquement nouvel âge, mais les new-agers étaient attirés par l’Indouisme, par le Bouddhisme, donc par des gens comme lui et comme Arnaud Desjardins, c’est-à-dire par des êtres réalisés.

Quand on a mis en place le centre de Lucinges, c’était très exaltant : on se sentait transporté vers quelque chose de nouveau, vers l’établisse-ment de nouveaux rapports entre les êtres. Et ce que j’ai connu à Findhorn, c’était aussi une atmosphère très particulière, une atmosphère d’amour, de respect mutuel, que je n’avais pas connu ailleurs, même chez des gens qui disaient qu’ils allaient « transformer le monde »…

 

Olivier : Pourtant, tu avais vécu à Findhorn des expériences  assez douloureuses  pour toi sur le plan personnel, puisque ta première femme était restée là-bas et que votre couple qui venait juste de se former a éclaté.

 

Samuel : Oui. On était ensemble depuis quatre ans quand elle a décidé de rester à Findhorn. Mais je l’ai pris comme une nécessité pour moi d’évoluer. C’était douloureux sur un plan personnel, mais ça n’a pas changé mon orientation. Il est vrai que, dans toute l’optique du nouvel âge, il y avait une nouvelle forme de relations, et bien souvent, des couples qui venaient dans des lieux comme Findhorn se séparaient parce qu’ils n’étaient pas ancrés dans la même vision de l’évolution. Donc la séparation de mon couple faisait partie du travail que j’avais à faire et que Findhorn, justement, avait révélé.

            Il y a un mot qui revenait souvent à Findhorn, c’est « la magie de Findhorn ». Car, dans cet espace, il y avait effectivement une sorte de magie : des choses se faisaient ou se défaisaient magiquement, sans qu’on l’ait imaginé auparavant ou choisi. Il circulait énormément d’ouvrages d’ésotérisme. Par exemple, c’est à Findhorn en 1983 que j’ai pris connaissance de la Psychosynthèse d’Assagioli ; j’en avais entendu parler, mais là, on mettait en pratique beaucoup de principes de la Psychosynthèse. Même chose avec les travaux d’Alice Bailey.

 

Olivier : Donc, si je comprends bien, beaucoup de choses qui t’ont nourri intellectuellement dans ta pensée d’astrologue et de philosophe sont venues au fur et à mesure que tu vivais dans le Nouvel Âge.

 

Samuel : Oui. Cela est venu progressivement, au cours d’un cheminement personnel nourri effectivement de théorie et de pratique au sein du Nouvel Âge. Mais on peut aussi rencontrer dans ce mouvement des gens qui croient que ça y est, que tout est là, qu’on n’a plus rien à faire, juste se laisser porter. J’en ai rencontrés certains qui étaient complètement disjonctés parce qu’ils croyaient que leur cheminement était fini. C’est vrai que « tout est là », mais il y a un travail à faire pour rencontrer ce « tout » au plus profond de soi, une ascèse à effectuer. Ceux qui ne le reconnaissent pas vivent l’autre versant du Nouvel Âge, son aspect délirant, ils croient que tout est possible immédiatement : on peut entendre des voix, on est Jésus, etc. Ils croient qu’ils sont arrivés, alors qu’ils ne sont qu’au début du chemin – ça, c’est un des problèmes du Nouvel Âge lorsqu’il est vécu superficiellement. C’est ce qui m’a fait me détourner, non pas du mouvement lui-même mais de ce que je considère comme une déviance.

 

Olivier : Oui, c’est l’appropriation culturelle d’une société qui n’a pas envie de faire un gros travail sur elle même et qui croit qu’il suffit de consommer de la « culture nouvel âge » : on a une nouvelle philosophie qui fait que l’on peut devenir Dieu en quelque…

 

Samuel (rires) : … En quelques leçons – c’est absurde ! Moi, parallèlement à mon chemin avec le nouvel âge, je suivais l’enseignement de Yogananda depuis 1978.

 

Olivier : Comment est-il venu dans ta vie, Yogananda ?

 

Samuel : Il est venu de par mon intérêt pour les spiritualités. Quand je me suis ouvert aux spiritualités, à Jung, j’ai lu plein de livres sur l’Indouisme, le Bouddhisme. J’ai lu Yogananda et j’ai pris contact avec un groupe qui diffusait son enseignement. J’ai donc commencé le travail avec Yogananda avant d’entrer dans le Nouvel Âge. Et comme l’enseignement de Yogananda est assez strict et rigoureux, il est clair qu’on ne peut pas faire n’importe quoi : on ne peut pas ouvrir un  chakra en cinq minutes, par exemple. On peut faire un travail de rééquilibrage des chakras, mais c’est en étant bien ancré dans un niveau de conscience correspondant à un chakra particulier que l’on peut passer à un autre chakra. Enfin, moi, je vois les choses ainsi. C’est donc un cheminement qui est ardu, on ne peut pas avoir des visions comme ça, tout d’un coup : on a besoin d’une certaine ascèse.

            A Lucinges par exemple, je me sentais parfois en décalage : on faisait certains rituels, certaines méditations des indiens d’Amérique, on invoquait les quatre directions… C’était bien parce qu’il y avait beaucoup d’amour entre nous, mais quelque part, j’étais assez réticent. Pendant les dix ans passés dans la communauté de Lucinges, j’étais engagé dans une quête visant à transformer réellement les relations, mais je voyais que le travail profond n’était pas fait, le travail sur l’ego était inexistant. Ce n’était pas parce qu’on méditait ensemble qu’on solutionnait magiquement les problèmes et les conflits egotiques entre les gens. C’est cela qui m’a progressivement fait prendre du recul par rapport à notre vie communautaire dont certains aspects m’apparaissaient illusoires. J’ai analysé ce genre de phénomène comme une étape dans le cycle d’évolution de l’humanité, comme il y avait eu avant les beatniks, les hippies, avec un grand élan donné au départ – ça, c’est tout l’aspect magique, merveilleux de l’accès à un nouveau monde d’expérience et de connaissance ; mais, on pourrait dire qu’Internet est un phénomène moderne allant dans le même sens.

 

Olivier : Je crois que le nouvel âge continue, en tout cas si l’on en croit cette émission d’Antenne 2 où l’on voyait une entreprise de pointe aux Etats-Unis dans laquelle tout le monde pratiquait la Méditation Transcendantale, à commencer par le directeur. Lorsque c’est le cas, il doit se passer des choses intéressantes dans l’entreprise, tant dans le travail qu’au niveau des relations et du développement des personnes.

 

Samuel : Oui, c’était un moment particulièrement intéressant de cette émission, mettant en valeur un aspect très sérieux des formes actuelles du Nouvel Âge, car le gars qui était interviewé était le chef d’entreprise et il était performant dans son domaine. Mais c’était différent de ce que j’ai connu personnellement. Maintenant, j’ai le sentiment qu’on est passé à une autre étape du nouvel âge. Il y a toujours ceux qui sont un peu délirants et qui continueront à exister, et il y a ceux qui approfondissent, qui vont plus loin, qui essayent de mettre en place d’autres facteurs de développement. C’est ce que je fais moi-même dans mon école d’Astrologie qui est nourrie de mon expérience passée. Quand je travaille en groupe, ma connaissance du groupe correspond à tout ce que j’ai appris dans les communautés du nouvel âge dans lesquelles j’ai travaillé.

 

Olivier : Quels sont les concepts ou les idées fondamentales du Nouvel Âge qui te paraissent toujours valables ?

 

Samuel : Sans aucune hésitation, c’est l’amour. David Spangler, qui a été l’un des grands philosophes du Nouvel Âge, et qui a d’ailleurs vécu à Findhorn, a insisté dans son livre « Amour et Identité » sur la qualité de relation entre les êtres, l’amour, l’ouverture. Mais lorsqu’on écoute le Dalaï Lama, on voit bien qu’il parle des mêmes choses. De ce point de vue, il n’y a pas de différence entre le Dalaï Lama et le Nouvel Âge.

 

Olivier : … et ce que dit le Nouvel Âge.

 

Samuel : Oui, d’accord, la mise en pratique, c’est autre chose. Il n’empêche que le nouvel âge a beaucoup insisté sur la notion d’interdépendance, sur le fait que l’on fait tous partie d’un grand corps, le corps de l’humanité. Bien sûr, on retrouve cela dans toutes les spiritualités, mais dans le nouvel âge, c’est vraiment devenu une idée force : on est tous relié les uns aux autres. On peut dire aussi que tout le mouvement du développement personnel est venu du nouvel âge, le fait de travailler sur soi, même si, comme on l’a dit, certains prennent cela à la légère. « Se mettre en travail », « ouvrir le cœur », « ouvrir la compréhension », le « partage » correspondent à des expériences que j’ai vécues dans le cadre du nouvel âge – mais je ne retrouve pas ces idées dans les livres des sociologues, parce qu’il s’agit de phénomènes énergétiques qu’ils n’ont pas vécus. Il y a des moments de grâce dont on fait l’expérience lorsqu’on médite en commun, même si cela ne résout pas en soi tous les problèmes relationnels, parce que l’ego ne lâche pas prise en un clin d’œil.

 

Olivier : A ton avis, quelles sont les limites du Nouvel Âge ?

 

Samuel : C’est ce qu’on a dit tout à l’heure : c’est de croire qu’on est arrivé, parce que l’idée que « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » va tout régler. C’est de se contenter de mots, alors que le travail sur l’ego n’a pas été réellement fait. A Lucinges, on essayait pourtant de mettre en place des procédures rigoureuses. Je me souviens qu’une fois, lorsque le groupe battait son plein et que nous recevions des gens venant de tous les coins de France, mais aussi de l’étranger, il y avait des centaines de personnes qui débarquaient, alors que les permanents de la communauté étaient composés d’une vingtaine de membres seulement ; à cette époque donc, il y a eu un hippie qui a débarqué avec une 4L, barbu, chevelu, avec de nombreux auto-collants sur sa voiture, « Peace and Love », des pétitions contre le nucléaire, plein de trucs comme ça ; c’était un gars qui allait de communauté en communauté, qui se faisait nourrir, et qui repartait. Nous lui avons dit : « Qu’est-ce que tu es prêt à donner en échange ? De l’argent ? Des services que tu peux nous rendre ? Du temps ? Est-ce que tu peux peindre des volets, nettoyer ? » Il est parti en nous insultant : « Vous vous dites du nouvel âge, mais vous êtes des rapiats, des grippe-sous ! » On essayait de ne pas se faire avoir par des gars de ce genre : on avait créé une commission dont je faisais partie qui était chargée d’étudier tous les cas délirants et d’expliquer à ces gens qu’on ne pouvait pas prendre en charge les personnes qui étaient en demande émotionnelle ou matérielle.

 

Olivier : Toi, tu avais ta voie avec Yogananda. Et les autres membres de la communauté avaient-ils aussi chacun leur propre voie ?

 

Samuel : Oui, certains étaient bouddhistes, d’autres chrétiens. Ils continuaient leur pratique individuelle tout en partageant avec le groupe des pratiques communes, des temps de méditation. A Lucinges et à Findhorn, tous les matins et tous les soirs, nous méditions. Et quand on se trouvait cent à méditer dans une pièce, il y avait une force extraordinaire qui se dégageait, avec des personnes de toutes religions, de toutes couleurs de peau : j’avais l’impression que mes idées politiques de fraternité se réalisaient enfin. C’était l’abolition des frontières, des races, des clivages hommes/femmes…

 

Olivier : Quand il y avait trois cents personnes qui méditaient, y avait-il des fruits évidents de ce travail collectif ?

 

Samuel : Il y avait une énergie très forte. Par exemple, à Findhorn, il y avait la capacité de faire ce qu’ils ont fait pour la construction de la communauté, la construction des bâtiments, etc. C’était fabuleux comme énergie, c’est ce que Spangler appelle les « lois de la manifestation ». Ce sont les membres de la communauté en effet qui ont pu, grâce à cet élan, acheter les bâtiments, qui les ont retapés, qui en ont construit d’autres ; c’est aussi grâce à lui que le groupe a pu se maintenir dans la durée… Quand j’allais à Findhorn, on me faisait peindre des murs, reconstruire une serre, travailler à la cuisine, bien que cela ne soit pas du tout mon domaine. En fait, ce que j’aurais voulu, c’est travailler à l’imprimerie, à la fabrication des bouquins : comme c’est ma spécialité, j’aurais aimé être là, mais chaque fois je me retrouvais au jardin ou aux cuisines pour des activités qui ne m’intéressaient pas spécialement. Mais cela aussi faisait partie de la « magie » de Findhorn : on nous envoyait travailler dans des domaines qui n’étaient pas forcément les nôtres mais dans lesquels on apprenait beaucoup de choses – c’était tout à fait positif pour notre croissance.

 

Olivier : Mais alors, qu’est-ce qui faisait que ces belles idées, cet amour, et tout ce travail spirituel que vous accomplissiez ne permettaient pas de produire plus que ce que vous avez réalisé, et plus longtemps ? Pourquoi l’expérience de Lucinges a-t-elle échoué finalement – car réaliser une véritable communauté qui dure n’a pas été possible en fin de compte ?

 

Samuel : Attention ! Il y a quand même beaucoup de communautés qui durent – c’est ainsi que Findhorn continue. Mais ta question est importante et je me la suis également posée.

 

            Il y a d’abord l’illusion que, parce qu’on travaille sur soi-même, on est arrivé. Par exemple, à Lucinges, on avait peu de rapports avec les gens du village. Moi, j’en avais, parce que je descendais chaque jour chercher mes journaux ; donc je prenais un café, je discutais avec les gens. Mais beaucoup de membres de la communauté allaient rarement au village prendre contact avec les habitants… Je pense que ce manque de simplicité, ou cet orgueil, étaient dus à de l’ego : certes, le travail sur l’ego avait commencé, mais il n’était pas fait en profondeur et il était loin d’être terminé. Par la suite, des personnes de la communauté sont allées dans des groupes spirituels où l’on fait un travail rigoureux et discipliné, mais à Lucinges ce n’était pas le cas.

Une autre chose qui a manqué à notre groupe, c’est qu’il n’y avait pas de maître, de gourou. Parce qu’un gourou permet aux gens de se recentrer dans la mesure où il est un point de référence, sur le plan spirituel. Dans le Nouvel Âge, il n’y a pas de points de référence à proprement parler, bien qu’à Findhorn, il y ait eu Peter Caddy : c’est lui qui a fondé la communauté et qui en était le leader, ce qu’on appelle le « focalisateur ». Spangler aussi a été un point de référence à un moment donné : il a été le premier à Findhorn qui a verbalisé, formalisé en concepts l’expérience qui était en train d’être vécue. Mais dans le groupe de Lucinges, il n’y en avait pas, et lorsqu’il n’y a pas de maître, le travail sur l’ego ne se fait pas. Je dirai même que cette absence a exacerbé les problèmes egotiques : la volonté de puissance ou la tyrannie des uns, la faiblesse des autres, etc. Moi, en tant qu’astrologue, j’avais les thèmes astrologiques de tous ces gens, et je voyais bien ce qui se passait et ce qui ne se passait pas. Il n’y avait pas de travail en profondeur tel qu’on le définit en astrologie transpersonnelle, où l’on apprend à prendre le contre-pied de ce que l’on est au départ, le contre-pied de notre compulsivité : c’est un défi pour évoluer. Par exemple, le Bélier, pour être un vrai Bélier, doit apprendre à intégrer le signe opposé de la Balance : plutôt que de foncer comme le font compulsivement les Béliers, il doit d’abord apprendre l’harmonie, l’équilibre par rapport aux autres.

 

Olivier : Tu ne pouvais pas apporter, toi, ce genre de pratique, de compréhension ?

 

Samuel : J’ai essayé, mais j’avais le sentiment de ne pas être pris au sérieux, de ne pas être reconnu pour ce que je pouvais apporter. Chacun avait sa pratique qu’il faisait dans son coin. Certes, il y avait de grands moments de partage, mais aussi de grands moments de déchirements. Il y a tout un livre à écrire sur ce qui s’est passé dans notre communauté, et je l’écrirai peut-être un jour.

 

Au moins puis-je dire que tout cela m’a servi de leçon. Car dans l’école d’astrologie humaniste et transpersonnelle que j’ai créée, c’est moi maintenant qui suis le point de référence, le « focalisateur »…

 

Olivier : Tu as un enseignement très précis à donner.

 

Samuel : Et c’est cet enseignement qui imprime une direction. Mais dans le groupe de Lucinges, il n’y avait pas d’enseignement particulier auquel tout le monde pouvait se référer. Parfois, quelqu’un proposait de transmettre ce qu’il avait appris : par exemple, Bruno que tu connais l’a fait avec des exercices d’Arica, un autre avec des techniques d’Illumination Intensive, un troisième avec les enseignements d’Alice Bailey… Mais il y avait des gens qui disaient qu’il s’agissait d’une tentative de prise de pouvoir sur le groupe – c’est pourquoi, au-delà de certains grands moments de vrais partages, il y a eu beaucoup de confrontations. L’être humain est ce qu’il est et ce n’est pas parce qu’on s’intéresse à la spiritualité que l’on évolue obligatoirement.

 

Olivier : Pourtant, je sais que vous avez eu des Sweat lodges.

 

Samuel : Oui, cela faisait partie des bon moments collectifs, des moments de purification. Parce que la sweat lodge, chez les Indiens d’Amérique, c’est une pratique très étonnante visant à nous purifier : on est tous nus dans cet espèce de cabane, de teepee, avec des pierres chauffées à blanc au milieu de la pièce. Et parfois, on suffoque…

 

Olivier : Alors, comment le groupe de Lucinges a-t-il éclaté finalement ?

 

Samuel : Il a éclaté progressivement. Les trois femmes qui dirigeaient le groupe vers la fin – on les appelait « les trois grâces » – sont devenues de plus en plus tyranniques… Peu à peu on a perdu l’esprit. Il fallait faire fonctionner la matière, il fallait être efficace dans la matière, et l’esprit a été perdu, surtout par les gens qui sont arrivés après les premiers fondateurs. C’est un schéma classique : il y a des personnes qui créent une association et qui sont vidées par celles qui arrivent après.

 

Olivier : Mais on peut imaginer aussi que vous, les premiers fondateurs vous êtes mis peu à peu à l’écart, pour ne pas être pris par le tourbillon quotidien, et que d’autres moins avancés ont occupé les places laissées vacantes.

 

Samuel : Oui, cela a également joué. Par exemple en ce qui me concerne, quand je suis arrivé dans le groupe, j’avais déjà mes activités d’astrologue, et j’étais très pris par ces activités. J’ai dit au groupe : « Voilà, moi je ne peux pas travailler beaucoup au sein de la communauté, mais j’apporte le fruit de mon travail d’astrologue. » J’ai apporté effectivement énormément d’argent pour faire fonctionner le groupe de Lucinges, surtout au démarrage. Mais ces dons constituaient précisément ma participation à la vie de la communauté.

 

Olivier : Est-ce que tu as donné des consultations aux membres du groupe ?

Samuel : Oui, bien sûr. Il y en a qui m’ont demandé des consultations. Et finalement, je crois qu’ils y sont tous passés.

 

Olivier : Est-ce qu’il s’agissait aussi d’un don ?

 

Samuel : Non, là il s’agissait d’un échange. Soit ils me donnaient de l’argent, soit ils me payaient d’une autre façon, en me rendant un service, par exemple…

 

Mais pour en revenir à notre vie de groupe, une dégradation s’est produite parce qu’il n’y avait pas de vrai travail spirituel entre nous.

 

Olivier : Tu disais aussi que ce qui pouvait donner une force et une cohésion à un groupe du Nouvel Âge, c’était la présence d’un Maître.

 

Samuel : Oui. D’un Maître, ou d’un guide, c'est-à-dire de quelqu’un qui a un impact suffisamment fort pour canaliser ou focaliser les énergies, quelqu’un auquel les gens puissent se rattacher. A Findhorn, il y a eu d’abord Peter Caddy, le fondateur. Et lui, il n’hésitait pas à sortir à coups de pieds dans le derrière les gens irresponsables qui venaient là pour se faire entretenir. Mais lorsque la communauté a grandi, il y a eu une forme collégiale qui s’et mise en place, et qui a désigné en son sein un « focalisateur », lequel était reconnu par l’ensemble des membres comme celui qui était le garant de l’esprit de la communauté. Et ce choix se faisait grâce à la méditation. C'est-à-dire qu’on méditait tous ensemble, et à un moment donné l’idée s’imposait à nous que c’était telle ou telle personne qui était la mieux placée pour représenter l’énergie du groupe. Et à partir de ce moment-là, on disait que la personne choisie était « inspirée » : on pouvait discuter, dialoguer, mais c’était elle qui donnait l’impulsion finale dans les prises de décision. C’est cela qui a permis au groupe de Findhorn de pouvoir continuer. Il y avait ce qu’ils appelaient en anglais le « core group », le groupe-cœur, avec son « focalisateur », c'est-à-dire quelqu’un qui avait été désigné par ses pairs. Pendant un temps, c’est un français, Duquesne, qui a joué ce rôle, aussi étonnant que cela puisse paraître dans une structure typiquement anglo-saxonne.

 

Mais à Lucinges, il n’y avait pas tout ça, il n’y avait personne pour jouer un rôle fédérateur. Il y avait des personnalités qui étaient très fortes, et que les autres finissaient par remettre en cause.

            Sauf au début. Au cours des premières années d’existence de notre communauté, il y a eu un véritable élan – comme toujours dans ce genre de situation –, ce qui faisait que les problèmes étaient dépassés au moment même où ils surgissaient. Les gens qui venaient disaient : « Il se passe quelque chose, ici, quelque chose d’extraordinaire ». C’était vrai, et ceux qui étaient arrivés à Lucinges déprimés, en repartaient débordants d’amour et rayonnants. Mais cela n’a duré qu’un temps.

 

Olivier : Il me semble que dans les idées du Nouvel Âge, il y a quelque chose qui manque beaucoup : c’est la notion de Niveaux de Conscience, par exemple, qui indique bien un chemin de transformation à suivre, une durée à intégrer, et des responsabilités à prendre. Parce qu’on arrive à un moment où il faut dépasser les problèmes et les conflits de l’ego individualiste pour entrer dans les interactions propres aux individus individualisés, lesquels sont mobilisés par la « réalisation de soi ». Si ce chemin n’est pas clairement balisé, au moins dans les esprits, les interactions deviennent chaotiques. Ces balises sont donc bien utiles pour permettre au groupe d’avancer.

 

Samuel : Tout à fait. J’ai souvent parlé de ça dans le groupe, et d’autres en parlaient aussi de par leurs lectures des travaux d’Alice Bailey où ces choses sont bien expliquées. Mais il n’y avait plus d’unité. L’élan initial qui avait donné sa cohésion au groupe de Lucinges était retombé, et l’énergie s’était délitée.

 

Olivier : Qu’est-ce que tu penses de cette thèse de Michel Lacroix, l’auteur de « L’Idéologie du New  Age » [1] ? Il dit : « Une idéologie de la totalité ne risque-t-elle pas de devenir une idéologie totalitaire ? ». Est-ce que cela te paraît avoir un sens par rapport à l’expérience que tu as ? Il dit aussi plus loin : « Le véritable danger réside dans le paradigme holistique. Le Nouvel Âge est une pensée de la Totalité et de l’Unité, et c’est pourquoi il représente une menace pour l’homme. C’est au cœur de la rationalité holistique que se prépare la mort de l’esprit » [2]. Qu’est-ce que tu en penses? »

 

Samuel : Je ne suis pas du tout d’accord. C’est une fausse vision du Nouvel Âge. L’amalgame que fait l’auteur avec les sectes, avec l’aspect Baba cool du Nouvel Âge montre qu’il n’a pas vécu lui-même le Nouvel Âge de l’intérieur – il n’en a fait qu’une étude intellectuelle.

Il est vrai qu’on peut se perdre dans une conscience de groupe si l’on n’est pas assez individualisé – d’ailleurs dans ce cas, on ne peut même pas parler de conscience de groupe. Ce que tu disais tout à l’heure est tout à fait réel, et j’ai pu le voir fonctionner : dans beaucoup de communautés du Nouvel Âge, il y a finalement peu de gens qui sont de vrais individus individualisés. C’est en cela que le mouvement New Age a des difficultés.

 

Olivier : Il me semble que ton diagnostic sur le fait qu’un gourou manquait au groupe de Lucinges n’est valable que parce que les membres de la communauté n’étaient pas encore assez « indivi-dualisés ». Normalement, on pourrait espérer que des groupes de ce genre soient composés de per- sonnes mûres, suffisamment avancées dans leur développement personnel et spirituel pour avoir comme but principal la réalisation totale de leur être essentiel. Si un certain nombre de personnes se trouvaient vraiment dans ce troisième niveau, les choses devraient se passer différemment.

 

Samuel : Dans le Nouvel Âge dans son ensemble, il y a bien des personnes qui se trouvent à ce niveau, mais je ne pense pas qu’il y en ait suffisamment pour que le mouvement lui-même puisse beaucoup progresser.

 

Olivier : Il y a des enfants qui recherchent un papa ou une maman, et qui sont donc des proies toutes trouvées pour se laisser enrégimenter.

 

Samuel : Tout à fait. Il me semble que ce que nous avons vécu dans le groupe de Lucinges a permis à certains d’entre nous de prendre conscience de là où ils en étaient dans leur évolution. Je pense que notre groupe n’était pas un groupe spirituel, mais c’était un groupe de travail qui a fait émerger des choses ; lorsque nous étions en conflit les uns avec les autres, ces conflits étaient révélateurs de quelque chose qui se passait à l’intérieur de nous. Il y a donc eu beaucoup de travail effectué au niveau psychothérapeutique, même si ce n’était pas le but visé, et ce travail nous a permis d’avancer dans notre processus, d’évoluer.

Mais je suis d’accord sur le fait que s’il doit continuer à y avoir un mouvement du Nouvel Âge, il doit être surtout composé d’individus individualisés. C’est clair. Cette échelle des niveaux est une grille très utile pour nous permettre de nous situer. Il y a suffisamment de paramètres pour savoir si on se trouve dans un état ou dans tel autre état. Quelqu’un qui réagit émotionnellement de manière éruptive, non contrôlée, est régi par l’ego. Donc, on sait que tant qu’on n’a pas appris à canaliser nos émotions, on ne se trouve pas dans un niveau très avancé. Il y a eu des chocs émotionnels terribles dans notre groupe de Lucinges ! Mais, en même temps, c’était un vrai microcosme du Nouvel Âge, parce que toutes les idées du New Age y étaient exprimées et vécues.

 

Olivier : C’est une expression très juste, « microcosme du Nouvel Âge », c'est-à-dire finalement lieu d’expérimentation.

 

Samuel : Exactement. Même si ça n’a pas permis d’aboutir, cela a permis à chacun de faire un chemin important. Moi, tout ce que j’ai appris dans ce groupe me sert quotidiennement dans le travail que je fais maintenant. Et si un jour, je voulais recréer un groupe communautaire, il est sûr que je ne m’y prendrais pas de la même manière. D’abord, c’est moi qui en prendrais l’initiative. Je veux dire par là qu’il faut que quelqu’un donne une impulsion, quelqu’un qui est clair dans ses motivations et porteur d’un projet auquel les autres peuvent se rallier. Quelqu’un (qu’on l’appelle un « leader » ou un « focalisateur ») qui puisse ensuite permettre à quelque chose de s’incarner et à des gens de faire un chemin à travers une structure qui aurait été mise en place.

 

Olivier : Oui, parce qu’il faut quand même une certaine communauté d’esprit au niveau des objectifs, au niveau des méthodes… Si chacun arrive avec sa propre idée des méthodes que l’on doit suivre, cela va donner une cacophonie.

 

Samuel : C’est un peu ce qui s’est passé dans notre groupe, bien qu’à certains moments, nous ayons essayé de définir des pratiques communes, des outils communs. Cependant, comme je l’ai déjà dit, cela n’a pas abouti.

 

Olivier : Il y a eu une époque où vous avez vécu à Lucinges une rencontre de représentants de plusieurs communautés dont certaines étaient connues pour être des sectes, ou très proches des sectes. Comment se sont passées ces rencontres et qu’en a-t-il résulté ?

 

Samuel : Très vite, les groupes qui semblaient être des sectes ont été évacués par les autres – on leur a demandé de partir.

 

Olivier : Ils se manifestaient comment ?

 

Samuel : Précisément par un côté sectaire. C'est-à-dire qu’ils n’étaient pas dans l’accueil de l’autre mais dans le prosélytisme, ils essayaient de nous convertir à leurs idées.

 

            Ce qui était bien dans notre groupe, malgré les problèmes dont j’ai parlé, c’est que nous étions très ouverts sur l’extérieur quand nous mettions notre attention là-dessus. Nous étions un groupe de travail, un groupe d’évolution, et nous ne pouvions pas nous laisser piéger par des sectes.

 

            Une fois cependant, nous avons eu un problème qui s’est posé à propos d’un enseignement qui s’appelle Avatar. Il y a deux membres de notre groupe qui ont suivi Avatar, et là, il y a eu de sérieuses discussions entre nous pour savoir si on les gardait ou si on ne les gardait pas, parce qu’on trouvait qu’Avatar était un mouvement sectaire. Ce qui en a résulté c’est la décision que chacun, dans sa pratique personnelle, avait le droit de faire ce qu’il voulait, à condition que cela n’entrave pas notre processus de groupe. Car tu sais que les gens qui suivent Avatar, puis Master Avatar, en quelques jours ils pensent qu’ils sont arrivés. J’en ai connu qui ont disjoncté et qui se sont retrouvés en hôpital psychiatrique, après avoir fait Avatar.

 

            Mais c’est vrai que, dans le Nouvel Âge, la porte est ouverte vers une illusion spécifique de ce mouvement. Moi, dans ce domaine, j’ai vu tout et n’importe quoi, des gens sympathiques souvent, des gens qui recevaient des channels, qui étaient en contact avec Jésus, ou avec je ne sais trop qui. Et lorsqu’ils parlaient, ils paraissaient effectivement inspirés.

 

Olivier : Avez-vous eu des channels dans la communauté ?

 

Samuel : Non, pas dans le groupe de Lucinges, des gens qui venaient de l’extérieur. Pendant un temps, une femme qui s’appelait Omnia était en contact avec une entité du nom de Pastor. Elle venait nous donner des channelings, pour nous dire où on se situait. C’était une époque où nous organisions beaucoup de conférences : on louait la salle commune du village, et il y avait 300 ou 400 personnes qui venaient de toute la France et de la Suisse voisine. Omnia se tenait sur l’estrade, et elle délivrait des messages qui n’étaient pas inintéressants. Je suis allé la consulter à titre personnel : elle a fait un channeling pour moi, en échange de son thème d’ailleurs, et son message semblait très inspiré par le langage d’Alice Bailey, dont elle avait toutes les œuvres dans sa bibliothèque.

 

Olivier : Qu’est-ce que tu dirais pour conclure ?

 

Samuel : Il est évident pour moi que cette expérience du Nouvel Âge a permis à beaucoup de personnes d’avancer, et souvent des personnes qui n’auraient pas été intéressées par d’autres voies. Je pense par exemple à cette femme de l’émission d’Antenne 2 dont nous parlions au début, cette femme très cartésienne qui avait pu sortir de ses représentations habituelles grâce à sa rencontre avec un chaman. J’ai vu des gens qui n’auraient pas été touchés autrement mais qui, parce qu’ils sont passés par le Nouvel Âge, ont entamé une thérapie ou un cheminement très approfondi dans le Bouddhisme ou le yoga.

 

Comme nous nous trouvons à la fin du cycle des Poissons, cela fait partie des multiples émergences caractéristiques de la fin d’un cycle, en même temps que, d’un autre côté, il y a une grande réactivité et beaucoup de résistances spécifiques du cycle finissant. Le cycle qui est en train de se terminer est dans une phase rationaliste, « scientifique », cartésienne, où s’exprime un complet refus de la spiritualité – la spiritualité en général, et pas seulement celle du Nouvel Âge. On dit que cela correspond au besoin qu’ont les gens de se rassurer, mais on refuse de voir qu’il existe un besoin plus profond de se reconnecter avec ce qui est essentiel, avec ce qui peut donner un sens à notre vie.

 

            Je pense que dans l’avenir, les gens qui sont passés à travers ce que nous appelons le « Nouvel Âge » pourront mettre en place d’autres structures, d’autres mouvements qui tiendront compte des difficultés rencontrées et des erreurs commises. Cela permettra à une nouvelle dynamique de se développer. Car il ne faut pas oublier que d’après Rudhyar, nous sommes encore au dernier degré de l’ère du Poissons, et que l’ère du Verseau, c'est-à-dire le nouvel âge à proprement parler, ne commencera qu’en 2062. Nous sommes donc encore en train de vivre la fin du cycle des Poissons qui a commencé à s’interpénétrer avec les prémices du cycle suivant.

 

            C’est comme ça que je vois les choses, en fonction de mon expérience. Je vois tout ce que j’ai pu apprendre dans ma traversée du Nouvel Âge. D’abord, cela m’a enlevé pas mal d’illusions, et nous avons vu qu’il y a un travail sérieux à faire, donc que l’on doit apprendre à utiliser les idées du Nouvel Âge de manière plus déterminée, plus rigoureuse. Mais ces idées sont justes en elles-mêmes (c'est-à-dire tout ce qui est holistique, l’amour, l’interdépendance) et on les retrouve d’ailleurs dans la spiritualité profonde du Bouddhisme, de l’Indouisme, même du Christianisme. Cela amène à des pratiques spirituelles sérieuses. Par exemple, chez Arnaud Desjardins, il y a des individus qui sont passés par le Nouvel Âge, qui vivent des expériences typiques du Nouvel Âge tout en suivant l’enseignement d’Arnaud Desjardins. Mais ce dernier ne vient pas du Nouvel Âge.

 

            Il en est de même avec beaucoup de ceux qui suivent le Dalaï Lama. Il n’y a que les chrétiens qui se font avoir dans cette histoire. Ils sont contre le Nouvel Âge parce que cela remet en cause leurs privilèges et leur domination sur les autres religions, alors que beaucoup de participants du Nouvel Âge, qui sont aussi chrétiens, parlent de la seconde venue du Christ, disant que « nous sommes tous des Christ » (en puissance), ce qui signifie que Jésus est venu au début de l’ère des Poissons pour nous montrer le chemin permettant de devenir des êtres réalisés comme lui.

 

 

Interview réalisée le 29-12-1998, à Genève,

publiée en 1999 dans Études Holistiques,

la revue des Services Educatifs de Recouvrance créée par Olivier Clouzot.

olivier.clouzot@wanadoo.fr

Voir son site : http://perso.wanadoo.fr/recouvrance/

 


 

 


 

[1] Dominos-Flammarion, 1996.

 

[2] Ces citations sont typiques de la logique dialectique dans la mesure où le fait même d’accoler idéologie et totalité, ou unité, sans avoir défini ces termes, introduit le ver dans le fruit (loi des opposés) ; puis, l’auteur a beau jeu de dire que le fruit est pourri lorsqu’il transforme totalité en totalitaire, et qu’il dit que le paradigme holistique est une (menace pour l’homme conduisant à la mort de l’esprit.

 

 

 

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