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INTRODUCTION

 

 

 

Dans la société actuelle, la majorité de la population n’a jamais abordé réellement l’univers de l’astrologie. Il importe peu de savoir si les gens s’intéressent ou non à elle, s’ils lui accordent crédit ou s’ils la dénigrent.

Dans leur esprit, le mot en lui-même évoque une certaine réalité dont le reflet est perceptible dans la représentation qui en est donnée à travers notamment les mass media. Cette réalité est profondément reliée à la vision que notre société a du monde et des finalités qui sont les siennes.

 

Pourquoi sommes-nous sur cette Terre ? Que sommes-nous venus y faire ?

À cette question essentielle que chacun de nous est amené à se poser un jour ou l’autre, la réponse « officielle » est : nous sommes là pour « réussir » et réussir est le gage du bonheur. « Il faut que tu réussisses ! » m’intimaient constamment mes parents. Pour eux, cela voulait dire réussir socialement, avoir une « belle position », fruit d’un effort acharné dans les études et d’une ambition sans cesse renouvelée. Une position qui soit meilleure que la position moyenne qui était la leur. Et pour atteindre cet objectif, il faut avoir des « diplômes » car les diplômes sont la première manifestation de la reconnaissance sociale, donc le premier marchepied vers la réussite sociale. Mais ce n’était pas tout, le fait de réussir devait s’accompagner d’une certaine aisance matérielle, voire d’une certaine richesse matérielle. On peut dire, aux yeux de la société, que l’on a réussi lorsque, au bout du compte – et c’est le cas de le dire – notre portefeuille est bien garni et qu’il nous permet non seulement de vivre correctement, toujours matériellement s’entend, mais aussi d’assurer nos arrières au cas où.

 

Qui pourrait dire le contraire ? Avoir une maison convenable, avoir, à l’intérieur de cette maison tout ce que le progrès, si chèrement acquis, a élaboré au fil du temps pour nous rendre la vie (matériellement) plus facile dans les nécessités de la vie quotidienne et nous permettre de nous adonner à des loisirs amplement mérités, n’est-ce pas le comble du bonheur ?

 

Pas tout à fait encore. Il manque, pour que ce bonheur soit total, la famille. Avoir une femme ou un mari, des enfants, est considéré comme une composante essentielle du bonheur. Quand, tard dans ma vie, à 46 ans, j’ai « enfin » vraiment fondé un foyer au sein d’une famille recomposée et qu’une petite fille nous est née, ma mère m’a dit : « Maintenant tu vas connaître la vraie vie ». Comme si pendant quasiment 50 ans, je n’avais pas vécu et que j’avais passé mon temps à ne rien faire.

 

Pourtant, au-delà de cette vision des choses, mes parents n’étaient pas dénués d’un certain humanisme. Ils souhaitaient que la richesse soit partagée entre tous, que ceux qui sont démunis aient eux aussi leur part du gâteau. Ils s’indignaient face à l’injustice, à la misère, à la course au profit. Ce qui était certes la preuve d’une certaine grandeur d’âme mais ce qui était aussi, en soi, une contradiction puisque la réussite qu’ils valorisaient impliquait précisément le fait de gagner de l’argent, mais il est vrai qu’ils pensaient que cet argent devait être acquis de manière honnête. Et c’est pourquoi ils n’ont jamais été riches…

 

Mais là n’est pas le problème immédiat par rapport à mon propos sur l’astrologie. Je veux dire que le regard que la majorité des gens portent sur cette discipline est fonction de cette « idéologie » du bonheur, de la réussite et du bien-être qui est le fondement de notre société. Même si pour beaucoup la sanction du diplôme est inaccessible pour différentes raisons socio-économiques, sa religion n’en demeure pas moins fortement ancrée dans l’inconscient collectif. Pour la plupart, la réussite reste synonyme de possessions, de paraître et d’avoir.

 

Si bien que dans ce contexte, pour ceux qui « y croient », l’astrologie est considérée comme un instrument destiné à « prédire » les moments où, enfin, ils vont devenir riches, rencontrer le grand amour, trouver le métier qui fera d’eux un être admiré, reconnu socialement, beau, « loftstorisé », voire « peoplelisé »

 

Je caricature ? À peine ! Allez sur Internet et tapez « astrologie » dans un moteur de recherche. Et regardez ce que propose la plus grande partie des sites consacrés à l’astrologie. Vous serez édifiés ! La majorité de ces sites qui se sont engouffrés dans ce créneau extrêmement et effectivement juteux que représente la crédulité publique n’est-elle pas l’expression de la majorité ? Si la demande n’était pas si grande, y aurait-il autant de sites de cette nature ? Quand la presse et les détracteurs de l’astrologie s’en prennent à ce marché du rêve, pourquoi ne s’en prennent-ils pas également à tous les autres sites commerciaux, à tous les autres créneaux économiques dont le seul but est également de vendre du rêve ? Le système tout entier dans lequel nous vivons n’a, globalement, d’autres buts que de nous amener à « consommer », et consommer sous toutes les formes. Baudrillard dans « La société de consommation » a bien analysé les ressorts de ce mécanisme. Beaucoup de ceux qui s’indignent contre l’astrologie, la voyance, etc. n’ont souvent eux-mêmes d’autres motivations que de vendre, avec force publicité, des biens ou des services qui entretiennent le chaland dans ce fameux rêve du bonheur. Mais là, c’est admis par tout le monde, que l’on croit ou pas à l’astrologie.

 

Rassurez-vous, je ne cherche pas à défendre cette astrologie qui, pour moi, astrologue depuis trente ans, n’a d’astrologie que le nom. Bien au contraire. Je cherche d’abord, avant de vous parler enfin d’astrologie, à situer son concept dans le cadre de cette société dans laquelle nous vivons tous, que nous le voulions ou pas.

 

Donc, telle est la vision de l’astrologie communément admise. Pour ceux qui y croient, elle contribue, avons-nous dit, à entretenir l’espoir de voir un jour leur rêve de bonheur se réaliser ou encore à les rassurer dans les moments de peine et de souffrance. Les détracteurs, ceux qui n’y croient pas, y voient l’exploitation éhontée de la crédulité. Et il est vrai que c’est ainsi que se comportent nombre de vendeurs d’ésotérisme, même s’il en est d’honnêtes : après tout, vu sous cet angle, l’ésotérisme est un commerce comme un autre et tant mieux si on peut faire de l’argent avec !

 

Il s’agit-là d’une condamnation de l’astrologie somme toute économique. Quand elle vient de personnages « ordinaires », elle en est presque risible puisque, comme j’ai essayé de le montrer, ils utilisent des arguments mercantiles qu’ils pourraient, la plupart du temps, appliquer à leurs propres activités.

 

Par contre, quand cette condamnation vient d’autorités intellectuelles unanimement reconnues dans les sphères du savoir, quand elle vient d’esprits brillants, voire géniaux, en général hyper diplômés (ah ! l’autorité morale et absolue du diplôme !), elle s’apparente à une mise à l’index idéologique.

 

Mes parents, petites gens sans diplôme qui voulait faire de leurs enfants des diplômés (ce qu’ils ont réussi à faire), étaient béats d’admiration devant ces êtres compétents et savants et compte tenu de leur idéal de réussite, ils jaugeaient la qualité d’une personne à sa liasse de diplômes et à son statut social : untel est médecin disaient-ils, untel est avocat, celui-ci a fait l’ENA et cet autre l’X, quels gens merveilleux et intelligents ! Et ces gens, garants, dans leur domaine respectif, de ce qu’il y a de plus beau et de plus élevé dans l’idéal de bonheur de notre société, étaient les détenteurs inattaquables de la vérité officielle.

 

Aussi, quand, pour des raisons que je serai amené à expliquer pour apporter une lumière particulière sur l’astrologie, je décidai brusquement d’abandonner mes études pour me consacrer entièrement à ces billevesées, à ces croyances obscures et irrationnelles, ils furent effondrés et consternés. Ce que je comprends parfaitement en me mettant à leur place, mais pouvais-je échapper à mon destin !!!

 

Jusque-là, j’avais suivi la filière qui devait me conduire à une brillante carrière : bac philo, sciences po, droit et, diplômes en poche, inscription à l’Institut Français de Presse de Paris et en Doctorat en Sciences Politiques. D’accord, parallèlement, j’avais des prises de position sur la vie et la société souvent extrémistes, nourries par la poésie et la littérature, celles des surréalistes particulièrement. Mais, tant que je restais dans le rail universitaire, cela ne portait finalement pas à conséquence, même si mes idées m’amenaient à entrer en conflit avec mon entourage. Et voilà donc que tout à coup je défroquais ! Comment cela était-il possible ! ? Comment l’astrologie avait-elle pu me subjuguer au point d’en arriver à perdre le fruit de tant d’années d’efforts et de bonne conduite, après tant d’années de sacrifices de la part de mes parents ? (« Comment as-tu pu nous faire ça après tout ce qu’on a fait pour toi ? »).

 

Toujours est-il que la voie que j’empruntais si brutalement n’était plus la voie royale qui conduisait à la réussite et donc au bonheur. D’autant plus que je m’intéressais à des sujets condamnés avec virulence par l’idéologie officielle, adepte du progrès matériel, fondée sur le pouvoir tout puissant de la Raison et du rationalisme. En abordant les rives de l’occulte – et par ce terme j’entends non seulement ce qui est effectivement du domaine de l’occultisme et du spirituel mais aussi ce qui est relié à l’inconscient comme la psychologie et la psychanalyse — et en étudiant les arcanes, je sombrais, aux yeux de mon entourage, dans l’irrationnel et l’incompréhensible, je devenais intellectuellement un hors-la-loi, un paria, je disjonctais complètement. On se demandait même si je ne faisais pas une sorte de délire mystique. Par la suite, quand l’astrologie ne fut plus seulement une passion (ce n’est en fait pas le terme exact car elle représentait tout autre chose comme nous allons le voir) mais devint mon outil de travail, je fus considéré, même par certains de mes proches, comme un « charlatan », qui faisait son beurre sur le dos des paumés et des incrédules de tous poils en quête de paroles rassurantes face au vide de leur existence. Si seulement je l’avais fait, mon beurre ! Cela m’aurait permis de vivre matériellement plus décemment que je ne l’ai fait jusqu’à présent en comparaison avec les véritables charlatans qui existent bien évidemment dans ce domaine comme en tout autre. Mais l’astrologie dont je vais parler n’est pas, de ce point de vue, un créneau très rentable, surtout quand il faut assumer une vie de famille nombreuse.

 

Un jour, quelques mois avant qu’elle ne quitte ce monde, ma mère dit à ma fille, avec un brin d’admiration : « Ta cousine vient d’obtenir sa licence en lettres modernes. Prends exemple sur elle ! » Je m’exclamais, avec une pointe d’humour : « Elle n’en a pas encore autant que moi de diplômes ! » « Pour ce que tu en as fait ! » me répliqua-t-elle sèchement. Ainsi, 30 ans après, alors qu’elle allait bientôt partir, elle n’avait toujours pas accepté la vie que j’avais choisie ou plutôt qui m’avait choisi. Pourtant, elle avait vu mon nom sur les affiches des congrès et des colloques auxquels j’avais participé, elle avait lu des articles que j’avais écrits et d’autres qui avaient été écrits sur moi, elle avait lu les traductions de livres que j’avais faites. Mais non, cette réussite-là ne l’intéressait pas, ce ne pouvait pas être une réussite. D’autant plus qu’elle ne m’avait pas apporté la richesse, bien au contraire, je tirais le diable par la queue. Et bien sûr, par-dessus tout, l’astrologie n’était pas en odeur de sainteté dans notre société, c’est le moins que l’on puisse dire, et les grands pontes de l’idéologie officielle ne manquaient pas de la vilipender dès que l’occasion se présentait, et avec quelle virulence ! D’une certaine manière, ma mère avait honte de moi.

 

Malgré toutes mes explications, au fil du temps, elle n’avait pas vraiment voulu comprendre mon itinéraire, enfermée qu’elle était dans ses convictions scientistes, dans son conformisme intellectuel. Et cela malgré le fait qu’elle se dise de gauche, ce qui dans l’idéal aurait dû être une preuve d’humanisme, de tolérance et d’ouverture sur les différences, quelles qu’elles soient. Du moins, c’est ce que signifiait la gauche dans mon esprit. Mais j’ai pu me rendre compte que dans ce domaine comme dans bien d’autres, elle était tout aussi adepte du « matérialisme » que ses opposants de droite. J’avais beau lui dire que l’astrologie n’avait rien à voir avec les charlatans, que ce qu’on entendait par astrologie dans le langage officiel ce n’était pas de l’astrologie, elle n’avait rien voulu en savoir, malgré tout l’amour qu’elle me portait.

 

Tout comme ne veulent rien en savoir les détracteurs de l’astrologie — de gauche comme de droite donc -, enfermés eux aussi non pas seulement dans des convictions, mais dans des certitudes, notamment cette certitude qu’eux seuls détiennent la vérité sur le sens de la vie et de l’univers. Nous les voyons s’emporter avec virulence si ce n’est avec violence sur tout ce qui peut ressembler, de près ou de loin, à l’irrationnel, scientifiquement dénommé le « parapsychologique ». On ne se pose pas de questions sur le bien fondé des disciplines concernées. C’est « irrationnel » au regard de leurs critères, alors on dégaine et on tire à vue ! Souvent, face à de telles attitudes, il m’est arrivé de me croire dans Fahrenheit 441, où l’astrologie et les autres sciences ésotériques ou spirituelles devaient à tout prix être sauvées comme les livres dans le film de Truffaut : tout comme les livres, elles représentent, à leur manière, une part essentielle de la conscience de l’humanité.

 

Car, au-delà des attaques dont elle est victime, attaques non fondées parce qu’elle n’a fait l’objet d’aucune investigation réelle de la part de ses contempteurs (ce qui est d’ailleurs contraire à l’esprit scientifique), l’astrologie fait partie du patrimoine culturel, intellectuel et spirituel de l’humanité. Il ne suffit pas de déclarer qu’elle est une superstition obscurantiste qui nous ramène à l’âge de pierre pour qu’elle le soit, même s’il est vrai que pour un certain nombre, la majorité donc, elle est vécue comme telle. Nous en avons vu les raisons.

 

En 1969, j’ai obtenu mon diplôme de Sciences Politiques et, en 1972, ma licence en droit. Depuis 1970, j’étais attaché à la Préfecture du Bas-Rhin à Strasbourg. Obscurément, la carrière administrative et préfectorale qui s’ouvrait devant moi, voire une carrière encore plus prestigieuse car j’avais fait la « prép ENA » et même passé le concours, ne m’attirait pas. L’idée même d’avoir un plan de carrière, aussi fabuleux au regard des critères sociaux, me révulsait. Je voyais la vie comme un vaste champ d’expériences, fait de découvertes et d’aventures inattendues et sublimes, un chemin à explorer sans cesse sur tous les plans de l’être. La lecture assidue, entre autres, des surréalistes depuis mon adolescence me confortait dans cette direction et ce n’est que par la suite que je me suis réellement rendu compte que Breton, considéré comme un grand poète et écrivain dans notre littérature et dont les œuvres sont aujourd’hui étudiées dans le cadre de l’Université sans que cela fasse scandale, Breton s’était penché sur cette « grande dame » qu’était pour lui l’astrologie. Il ne l’avait pas réellement étudié comme je l’ai fait moi-même, mais il en avait perçu le lyrisme, la poésie, le côté cosmique qui convenait bien à sa vision du monde. Que ce soit dans « Arcane 17 », dans « Nadja » ou dans « Les Champs magnétiques » par exemple, il magnifiait le côté magique de la vie et c’est dans cette perspective qu’il situait l’astrologie. À l’époque dont je parle, tout cela m’apparaissait comme un rêve, une dimension inaccessible. N’est pas Breton qui veut ! Aurais-je jamais le courage de tout abandonner, comme lui l’avait eu quand, médecin, il décida de renoncer pour entrer en littérature et vivre son rêve, quoi qu’il puisse lui en coûter, particulièrement au niveau de la sécurité matérielle ?

 

Au nom de cette sacro-sainte sécurité dont nous sommes abreuvés dès notre naissance (« Fais d’abord tes études, tu verras après, quand tes arrières seront assurés ! ») et par laquelle nous sommes conditionnés, ne sachant quelle réponse donner à mon malaise existentielle, j’avais poursuivi mes études. Il est vrai que toute forme de connaissance me passionnait. Apprendre, découvrir, comprendre, fait partie de ma nature. Aussi, si j’ai poursuivi mes études, ce n’était pas seulement pour leur finalité, l’obtention des diplômes, mais c’était aussi parce qu’elles m’intéressaient prodigieusement. De plus, la vie d’étudiant était très particulière, elle avait un charme certain par son insouciance au regard des responsabilités de la vie et elle constituait une sorte de monde à part, où la camaraderie jouait pour moi un rôle important. J’ai vécu mes sept années (bac + 7 !) d’université comme une merveilleuse aventure. Ces deux raisons m’ont fait reculer le plus loin possible le moment où je devais entrer dans la « vie active ». Mais, finalement, la véritable raison était plus profonde, plus essentielle, même si elle ne m’apparaissait pas alors de manière évidente. Je la traduisais en termes politiques : « Je ne veux pas entrer dans le système. Je ne veux pas me rendre complice de la misère et de la souffrance des autres ! »

 

 

Je décidais de donner ma démission et de monter à Paris, où je m’inscrivis en doctorat en Sciences Politiques au Panthéon et à l’Institut Français de Presse. Bien que mes études m’aient profondément intéressé et que je m’y sois donné pleinement, voire avec enthousiasme, je me voyais mal faire carrière dans l’une des innombrables possibilités, pourtant prestigieuses, qui m’étaient offertes. Peut-être déjà par conviction politique : je ne voulais pas m’inféoder à un système fondé sur des valeurs de profit et d’injustice. Mais, plus tard, et grâce à l’astrologie, je me suis rendu compte que ce prétexte ne faisait que cacher une autre réalité, bien plus profonde et authentique. À cette époque, en fait, j’étais existentiellement désorienté et les certitudes d’une carrière, même brillante, ne pouvaient apaiser mon désarroi. Ma question était peut-être banale, en tout cas elle m’habitait tout entier, nourrie par toute la littérature que j’avais intégrée avec délectation depuis mes 10 ans, quand j’ai lu pour la première fois « Les Misérables » : Quel est le sens de la vie ? Pourquoi sommes-nous sur cette Terre ? Faire carrière et gagner de l’argent pouvaient-ils nous rendre vraiment heureux ? Est-ce qu’une telle réussite pouvait nous permettre de réussir aussi notre vie affective ? Profondément, j’étais convaincu que non, mais, en dehors d’une réponse politique, je ne pouvais dire pourquoi.

 

En 1972 donc, je me retrouvais à Paris et, ne sachant où aller et n’ayant pas d’argent, je me suis installé chez mes parents qui habitaient à Aubervilliers, le temps de trouver une solution. Ce qui ne fut évidemment pas une partie de plaisir : mes parents étaient d’un côté dépités par le fait que j’avais quitté la carrière préfectorale et, de l’autre, mon inscription en Doctorat ainsi qu’à l’IFP leur faisait encore espérer que, finalement, je poursuivais ma voie universitaire et que je finirais bien par m’engager dans un métier qui me conviendrait et qui serait "honorable", comme le journalisme puisque c’était une des hypothèses qui s’offrait à moi avec les études à l’IFP.

 

Je l’ai dit, mes études me passionnaient et je rencontrais à l’IFP une bande d’amis portés, à un certain niveau, par une sorte d’idéal commun. Avec deux d’entre eux, notamment, nous partagions une réflexion profonde sur le sens de la vie fondée sur une culture littéraire commune. Nous avons d’ailleurs continué à nous voir régulièrement, quasiment quotidiennement, pendant encore une dizaine d’années, alors, bien sûr, que nous n’étions plus à l’IFP et que chacun suivait le chemin de sa vie.

 

Ce qui nous liait plus particulièrement c’était ce malaise existentiel que nous avions en commun et l’échange sur les faits de notre existence était fécond. Au-delà de l’aspect "métaphysique", nous étions également reliés par une certaine sensibilité, une certaine culture, "de gauche", non pas tant dans le sens politique du terme, mais dans le sens idéaliste et humaniste en ce sens que la "gauche" véhiculait, à nos yeux, des valeurs humanitaires de justice, de respect des droits de l’homme, de considération du prochain, etc.…etc., bref, tous les poncifs associés à une certaine idée de la gauche issue de la Révolution Française. Le bonheur de l’homme, d’une certaine manière, était inscrit dans cette symbolique. Mais cette "idéologie" commune qui n’avait rien de sectaire, bien au contraire, et qui était plus, je le répète, une vision philosophique que politique, ne pouvait combler notre malaise existentiel qui était plus personnel.

 

Chacun d’entre nous essayait de trouver une réponse à ce mal être. Pour l’un, il n’y avait aucune réponse possible et le vide appelait le vide : il était dans un tel pessimisme, malgré sa grande finesse et sa grande culture, que rien ne trouvait grâce à ses yeux. Il était dans une sorte de refus qui pourrait s’apparenter à celui de Cioran. Une dizaine d’années plus tard, il était toujours dans le même état d’esprit. Il fut sauvagement assassiné par un marginal en même temps que sa compagne alors qu’il passait quelques jours dans une bergerie isolée des Cévennes. Sa mort, que j’appris alors que j’étais aux États-Unis pour étudier l’astrologie auprès de celui que je considérais comme mon maître, Dane Rudhyar, me toucha profondément et marqua le début de la fin de notre amitié avec le troisième membre de notre trio.

 

C’est dans ce contexte que je rencontrais l’astrologie. Au plus fort de mon désespoir, je ne savais où me tourner pour trouver du réconfort et aussi pour orienter ma vie professionnellement. Tout en suivant mes cours à l’Université, je m’essayais à l’écriture. En réalité, je crois que, depuis toujours, je voulais être écrivain. Les grands écrivains du passé, à partir des Lumières, mais surtout ceux du XIXe siècle et, par la suite du XXe étaient mes compagnons de route. J’étais en communion avec eux et je les appelais par leur prénom. À 13 ans, Chateaubriand (« François-René » !) n’avait pas de secret pour moi et j’avais lu les "Mémoires d’Outre-tombe"…Mon panthéon était vaste et quand j’en eus terminé avec les classiques, le monde contemporain s’ouvrit à moi avec toute sa richesse. Je me sentais proche, au fond de moi-même, de ces grands hommes, je les considérais comme des chercheurs de vie, des êtres qui, pour la plupart, osaient aller au-delà des normes étroites dans lesquelles s’enfermaient les communs des mortels pour explorer les confins de la vie et lui donner son sens. Je les admirais et je voulais être comme eux. Il m’arrivait d’écrire des poèmes, quelques nouvelles, des débuts de romans. Mais très vite, je renonçais, découragé, mais me disant qu' "un jour j’écrirais".

 

La littérature était mon lieu de quête, ma source de bonheur et d’espoir au milieu de mon désespoir. Elle finit par me rendre l’amour que je lui vouais.

 

1972. Je suis à Aubervilliers et je suis inscrit à l’Institut Français de Presse et en Doctorat. Mais l’horizon est bouché, je n’ai pas d’argent, je suis obligé de loger chez mes parents. Mes parents qui se lèvent chaque matin à 6 heures, qui partent prendre le train à la gare d’Aubervilliers, puis le métro pour aller à leur travail aux Champs Elysées et qui rentrent tard le soir. Ils ne comprennent pas pourquoi je ne cherche pas du travail alors qu’eux triment. "Avec les diplômes que tu as !" Entendre encore à 24-25 ans, les sempiternels reproches. Dans ce climat de désolation, la littérature m’apporta la réponse que je cherchais.

 

Nous avons tous, dans notre bibliothèque, un certain nombre de livres que nous avons achetés mais que nous n’avons pas encore lu. Un jour de décembre 1972 mon regard fut irrésistiblement attiré par l’un d’entre eux. Une force magnétique me poussait vers lui : il m’appelait. Je le lus avec une joie grandissante. Il y a des "grands livres" comme il y a de "grands rêves". Ce sont des livres fondateurs, qui éclairent notre vie et lui donnent sens. Quand nous en ressortons, notre vie n’est plus la même, elle se trouve éclairée, illuminée, transformée. En l’occurrence ce livre me transporta, mais en appela d’autres du même auteur, tous les autres, toute l’œuvre et c’est toute l’œuvre qui est fondatrice. Je ne ferais pas ce que je fais aujourd’hui, je ne serais pas ce que je suis aujourd’hui si je n’avais pas "rencontré" Henry Miller. Ce fut un véritable coup de foudre. De ce jour, même si les souffrances, le doute, la solitude, ne disparurent pas du jour au lendemain, l’espoir, qui avait été toujours présent au fond de moi, mais si faible et si ténu, l’espoir se leva en moi comme un oiseau qui prend son vol. L’espoir, mais aussi la certitude d’une nouvelle vie, mais aussi la force prodigieuse qu’une telle découverte peut donner : la porte de ma prison venait de s’ouvrir sur l’air pur du chemin intérieur. Tout à coup, en l’espace d’une nuit passée à lire "Tropique du Capricorne", le monde s’ouvrait à moi, la réponse avait touché sa cible, infaillible. J’avais rencontré mon destin. Par la suite, quand j’eus appris à lire un thème natal et que je me penchais sur mon propre thème, je pus voir combien ce moment était inscrit en moi. Mais quelle réponse allais-je donner à cet appel ? Cela n’était pas inscrit, cela n’est jamais inscrit : c’était à moi de saisir ou non la perche qui m’était tendue par la vie.

 

Dans les semaines et les mois qui suivirent, j’allais lire tous les livres d’Henry Miller que je pouvais trouver. La plupart commençaient à être publiés en Livre de Poche, mais d’autres, comme Sexus, coûtaient trop chers pour ma bourse et souvent je m’arrêtais dans les librairies pour le feuilleter, pour en lire quelques passages, pour le contempler, l’admirer, le désirer jusqu’au jour où je pus l’acheter dans cette librairie de la rue du Vieux Colombier.

 

Durant cette période, je continuais à aller à l’IFP et à suivre les cours. Mais j’y allais surtout pour retrouver mes deux compères et la bande qui s’était formée autour de nous. Avec eux, je partageais mon enthousiasme et mes découvertes. Miller, ne leur était pas inconnu, même s’ils n’avaient pas fait dans son œuvre la plongée que j’étais en train d’y faire. Dominique, l’hellénisant, qui avait fait de nombreux séjours en Grèce dont il était un grand admirateur, avait bien sûr lu et apprécié "Le Colosse de Maroussi" où Miller raconte son périple en Grèce après qu’il eût quitté Paris du fait de la guerre qui s’annonçait et sa rencontre avec le poète grec Katsimbalis, le colosse de Maroussi. Ils m’accompagnèrent dans mon délire millérien.

 

Paris n’était plus seulement Paris, c’était aussi la ville où Miller était devenu Miller à travers les multiples expériences qu’ils relatent dans ses livres, où il avait écrit l’histoire de sa vie avec June, où il avait rencontré Anaïs Nin et où il avait partagé avec Alfred Perles quelques jours tranquilles à Clichy.

 

À mesure que j’avançais dans l’œuvre de Miller, ma conviction se faisait toujours plus forte : la vie avait un sens et ce sens était lié à la réalisation de ce qu’il y a de plus profond en nous. J’avais 25 ans et même si je ne savais pas encore ce que j’allais faire socialement parlant, je savais qu’il fallait que je devienne moi-même, quoi qu’il en coûte, et devenir moi-même ne passait pas, assurément par les fourches caudines de la "normalité". Miller me montrait le chemin et son enthousiasme, sa foi, son entrain, son immense optimisme – "toujours vif et joyeux" était sa devise – me poussait à aller de l’avant, à m’engouffrer dans la brèche qu’il avait ouverte en moi, la brèche qui me permettait de me reconnecter avec mes rêves et mes idéaux d’adolescent. Je comprenais que cette soif qui m’avait toujours animé, cette soif de ne pas être enfermé dans un système qui tue en nous notre élan vital, notre force même de vie et de créativité, cette soif n’était pas une illusion mais réellement l’appel de mon âme.

 

Alors que vient faire l’astrologie dans cette explosion de moi-même. Eh bien, Miller en parlait dans ses livres et comme je suis allé à la découverte de tout ce dont il parlait, puisqu’il en parlait, je suis allé à la rencontre de l’astrologie. Mais en fait, plus tard, je me rendis compte que c’est l’astrologie qui était venue à moi plutôt que l’inverse, et Miller en avait été le catalyseur, le messager. Miller parle de la vie, de la vie sous toutes ses formes, il parle – et avec quelle force ! – de l’élan de la vie, dont l’expression la plus manifeste est cette sexualité qui traverse son œuvre et qui le fit condamner pour "pornographie", ce qui est évidemment une incompréhension totale du sens qu’il voulait lui donner, du sens qu’il voulait donner à son œuvre. Mais il parle aussi de cette autre force qui traverse l’univers avec autant de puissance que la sexualité et qui est même reliée à cette dernière, et cette force est cette énergie qui nous pousse à la transcendance, qui nous pousse à vouloir – consciemment ou, la plupart du temps, inconsciemment – atteindre une autre dimension de notre conscience, que certains, dont Miller lui-même, osent qualifier de "divine". Et à côté de DH Lawrence, de David Thoreau, de Rimbaud, de Rider Haggard et d’autres géants de la littérature comme John Cooper Powis qu’il cite au détour de ses pages et particulièrement dans "Les livres de ma vie", Miller parle de Jésus, du Bouddha, de Krishnamurti, de la théosophie et de… l’astrologie ! Je m’étonne, parfois, que nombre d’auteurs qui se réclament de Miller n’aient retenu de lui que la sexualité, les auteurs des "Livres de ma vie" ou encore son style d’écriture et qu’ils omettent de faire référence à la dimension quasi mystique qui l’habitait. Cette dimension de l’être humain que Roberto Assagioli, le fondateur de la psychosynthèse, appelle le "sublime" et dont la quête est le but même de la vie. Roberto Assagioli nous explique que le refus de cette quête, le refus de cette dimension de nous-mêmes, est la cause du malaise de notre civilisation. On ne peut pas dire que Miller, lui, a refusé cette quête, bien au contraire. C’est précisément elle qui est au centre de son œuvre. Il l’a vécue et exprimée à sa manière, avec sa propre originalité, mais il l’a vécue et exprimée.

 

C’est dans cet esprit que Miller intègre l’astrologie dans la dynamique de la vie et même si, comme Breton, il ne l’a pas étudié sur un plan technique, il y était sensible et il lui a consacré des pages sublimes dans "Le cauchemar climatisé" où il cite mon maître Dane Rudhyar, ce qui est tout à fait exceptionnel au moment où il écrivit ces pages car même des astrologues confirmés n’avaient pas saisi la dimension de l’astrologie de Rudhyar comme Miller avait pu le faire. J’ai écrit un article sur cette rencontre entre Miller et Dane Rudhyar, article que le lecteur intéressé trouvera en annexe. Mais Miller dénonça aussi tous les délires qui pouvaient être attachés à une certaine approche de l’astrologie, celle qui est la plus populaire et dont sont entichées des personnes qui s’attachent aux apparences de l’astrologie comme ils s’attachent aux apparences de leur vie. Ce qui rejoint la notion de bonheur que j’ai analysé au début.

 

Miller parlait d’astrologie, alors je suis allé voir l’astrologie, Miller parlait de spiritualité, alors je suis allé voir tout ce qui touche à la spiritualité. Et moi qui me considérais comme un agnostique, un laïc et républicain pur jus, un libre-penseur, moi qui crachais sur tout ce qui pouvait représenter le soupçon même de la religion, l’opium du peuple, je me suis tout à coup rendu compte combien, en fait, au cœur même de ma révolte contre le ciel, j’étais intimement, subtilement, profondément, relié à cette force universelle que certains appellent Dieu. Cette découverte a été une véritable libération pour moi et même si j’ai continué, comme je l’ai dit, à souffrir de manques de toutes sortes pendant encore de nombreuses années, ma souffrance avait pris, elle aussi, une autre dimension : elle n’était plus négative et destructrice, elle était devenue positive et porteuse d’un immense élan, non plus d’espoir, mais de vie.

 

 

 

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